« Le Camp Optimum est une expédition du cœur. » Cette phrase est éloquente, elle a du souffle, mais que signifie-t-elle exactement ? Plus précisément, de quoi parle-t-on au juste lorsque l’on parle du « cœur » de l’homme ? Qu’est-ce que ce cœur dont l’existence semble si évidente à chacun, et que pourtant beaucoup seraient en peine de définir ? En tout cas, il est assurément un mystère, quelque chose de plus grand que ce que l’on peut en dire. Osons néanmoins quelques mots, même s’ils ne sont que balbutiants, avec les ressources de la philosophie.

Définir le cœur ?

Si un vieil adage un peu usé affirme que « le cœur a ses raisons que la raison ignore », notons d’abord qu’il a aussi sa raison, autrement dit sa ratio (pour parler comme les Latins), ou son logos (pour parler comme les Grecs), bref son intelligibilité propre qu’il serait bon que la raison n’ignore pas tant que cela… Définir, donc formuler la raison d’une chose, c’est circonscrire, délimiter, dessiner le contour de cette chose. Ce n’est pas chercher à épuiser la chose dans une formulation abstraite, mais au contraire lui donner un espace propre pour être ce qu’elle est, lui donner une forme qui la rende claire et distincte. Tenter de définir ce que l’on entend par « cœur », réalité qui a son existence propre, c’est en somme lui permettre d’exister aussi dans notre intelligence. Ce n’est donc pas une entreprise vaine ou superflue.

Si la question « qu’est-ce que le cœur ? » est par nature une question philosophique, la réponse, elle, sera biblique. C’est donc portés par la foi et la raison, ces « deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité » (Jean-Paul II), que nous allons tenter de nous approcher de ce fameux cœur. Pour ce faire, nous privilégierons un outil philosophique précieux, l’analogie, secret de toute bonne philosophie. Le mot « cœur » est en effet un concept analogique, c’est-à-dire qui se dit en plusieurs sens. Si ces sens sont divers, ils sont néanmoins ordonnés les uns aux autres (sans quoi le concept ne serait pas analogique, mais équivoque). Le sens premier du mot « cœur », c’est bien sûr le cœur biologique, l’organe vital. En tant qu’il est le moteur de la circulation sanguine, le cœur est source de vie, en tant qu’il bat, il est le siège de nos émotions, et en tant qu’il est caché, il est signe de notre intériorité. C’est tout cela qui est repris, analogiquement, dans l’expression « le cœur de l’homme ».

Deux perspectives différentes

L’expression « le cœur de l’homme », si chère à la rhétorique d’Optimum, nous vient donc d’abord de la Bible. Elle nous introduit même au cœur (c’est le cas de le dire!) de l’anthropologie biblique.

Contrairement à l’anthropologie philosophique grecque qui distingue deux composantes dans l’être humain, l’« âme » et le « corps », l’une incorruptible et immortelle, l’autre soumis au pouvoir de la mort, l’anthropologie biblique, donc la pensée sémitique, parle du « cœur » et de la « chair ». Cette seconde approche n’est pas analytique comme la première (elle ne décompose pas), mais synthétique : à chaque fois, l’homme y est désigné du point de vue de son unité indéfectible. La chair, c’est « l’homme tout entier ressaisi dans sa présence physique et vulnérable », écrit Denis Biju-Duval dans Le psychique et le spirituel.

Le cœur, c’est donc l’homme tout entier, dans ce qu’il est au plus intime de lui-même : temple de l’Esprit et sanctuaire de la rencontre avec Dieu. Les deux approches – philosophique et biblique – ne s’opposent pas, mais elles ne se confondent pas non plus.

Intériorité et extériorité

Le cœur désigne en premier lieu ce qui est du domaine de l’intériorité. Symboliquement, c’est ce qui est caché au regard des hommes, par opposition à ce qui est extérieur, visible : « L’homme regarde à l’apparence, mais Dieu regarde au cœur » (1 S 16,7). Le cœur et la chair, l’intériorité et l’extériorité, sont ainsi deux pôles de la nature humaine. Deux pôles en tension, souvent même en combat, voire divisés, mais toujours appelés à s’ajuster, à s’harmoniser : « Mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant » (Ps 84, 3). Sans cela, l’homme court le risque de la cacophonie, du trouble, du désordre. Il court aussi le risque de l’hypocrisie, comme Jésus nous en avertit : « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des sépulcres blanchis : au dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et de toute pourriture ! » (Mt 23, 27-28).

Par ailleurs, il est intéressant de remarquer que, contrairement à la tradition gréco-latine, l’Écriture place les pensées de l’homme dans son cœur. Le cœur n’est donc pas seulement le lieu de notre affectivité, comme le pense une conception romantique aujourd’hui commune, mais aussi et surtout le lieu de notre intelligence et de notre volonté. C’est donc le lieu à partir duquel s’exerce notre liberté, pour le meilleur ou pour le pire.

C’est du trop plein du cœur que la bouche parle. L’homme bon, de son bon trésor, sort de bonnes choses ; et l’homme mauvais, de son mauvais trésor, en sort de mauvaises. (Mt 12, 25)

Agir librement, c’est donc agir selon son cœur !

Le cœur, c’est aussi le lieu de la rencontre avec Dieu. Dieu parle au cœur de l’homme. D’abord  de manière naturelle : « Car la parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » (Dt 30, 14) ; mais aussi de manière surnaturelle : « Je vais la séduire, la conduire au désert et parler à son cœur » (Os 1, 16). Et s’il peut être ce lieu de la rencontre avec Dieu, c’est d’abord parce qu’il est le lieu de sa présence. Ainsi, au cœur de notre cœur se tient Dieu lui-même. Et il y demeure en un lieu que même le péché n’a pas altéré.

Envoi

Pour revenir à la phrase dont nous sommes partis, « une expédition du cœur » signifie donc avant tout une expédition vers son propre cœur, et partant, vers davantage de liberté, d’unité, d’harmonie. Plus profondément encore, c’est vers Dieu lui-même, présent et murmurant dans notre cœur, que nous sommes conduits. Mais l’expression signifie également une expédition à partir de son cœur, un voyage qui commence par l’écoute sereine et attentive de ce que nous dit notre cœur, de ce qui l’habite et résonne déjà comme un appel au-dedans de nous ; écoute sereine et attentive, également, de ce qui est dit à notre cœur.

Notre cœur nous appelle donc à la vie, au don, à l’audace et au courage (mot qui a la même racine que cœur). Alors interrogeons-nous, simplement : « Rodrigue, as-tu du cœur ?… » Écoutons ce que répond notre cœur. Et lançons-nous dans l’aventure !

Loïc

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